UNE NOUVELLE AU PAYS DE MAUPASSANT

27 au 31 juillet 2026 - Journal de stage

Vendredi 31

Quand tout semble fini, il faut se lire, relire et relire encore. L'atelier a pointé les aspects à surveiller : le sujet oublié ou détourné, le héros qui s'est fait voler la vedette et bien sûr l'orthographe avec toutes ses exigences.
On a commenté un "premier jet", lancé des idées pour l'améliorer ; car il est évident qu'en écriture, rien n'est fautif à corriger, mais tout est perfectible à peaufiner.

Avant de se quitter, les participants ont été invités à produire et transmettre leurs œuvres, qui se retrouveront dans un livret et/ou dans le magazine La Nouve et/ou dans une affiche des journées du patrimoine. Qui vivra verra.


Jeudi 30

Le temps est mis à profit à propos des textes produits depuis le début de semaine, avant d'aborder de nouvelles astuces pour écrire sans se prendre la tête. Sujet du jour : les paroles dites par les personnages ou pensées en monologue et en dialogue. Surveiller les longues tirades et varier les différentes formes.

L'exercice du jour consiste à poursuivre un dialogue écrit par Clara KEEGAN dans Les trois lumières.

Le voilà de nouveau à ma recherche.
« La mouflette est ici ? » lance-t-il.
Je me précipite vers la porte.
« Es-tu capable de courir ?
— Quoi ?
— Es-tu rapide à la course ?
— Parfois, je réponds.
— Alors, fonce au bout du chemin jusqu’à la boîte et reviens en courant. »

Bonne pour le service

Pour faire plaisir à mon père, je galope jusqu’à la boîte désignée où il enferme ses poules, dès qu’il entend parler du renard.
— Voilà, dis-je à mon retour, toute essoufflée.
— Tu es une championne. Tu vas devenir une véritable chasseresse.
Je ne comprends rien à ce que mon père a dans la tête et je l’interroge du regard.
— Ma fille, le pré derrière la ferme est envahi de lapins…
Je ne saisis pas le rapport entre mon exploit et les bestioles.
— Je vais installer des pièges, annonce le paternel, et tu vas rabatte les lapins en les coursant !
À ce moment précis, une nouvelle carrière s'ouvre devant moi.

JPB


Mercredi 29

Un rapide échange de bibliographies et on aborde un nouvel aspect de l'écriture : la description. Les exemples à l'appui livrent des solutions pratiques et des prudences à adopter pour emporter le lecteur avec soi. La consigne du jour confie à chacun un tableau à insérer dans une histoire entière ou pas.

Perspective sans issue

— Croûte, daube, barbouillage. Il n’y en avait pas un pour rattraper l’autre, se dit Mathilde. Mais c’était qui, ce peintre ? Poissart. Jamais entendu parler. Pas étonnant qu’il peigne comme un pied avec un nom pareil, pensa la journaliste.
— Doucement, ma petite, reste objective, lui rappela sa voix intérieure. Même pour la presse dieppoise, il faut garder une certaine tenue. Mais ce sera dur de tenir plus d’une page là-dessus.
Elle passa dans la salle suivante de l’exposition, à la mairie de Dieppe. Un tableau seul décorait le mur blanc, comme un point d’interrogation au milieu d’une page vierge.
Elle s’en approcha. Quelque chose l’attirait, ou plutôt l’invitait : depuis le bord droit, un chemin sinueux bordé d’herbe grasse menait vers une maison, une sorte de grande ferme canadienne à un étage, en bois ou en brique rouge, percée de nombreuses fenêtres. Le tracé du sentier, couvert de feuilles mortes comme un tapis doré, suivait la courbe d’un ruisseau qui semblait le couper net. On ne voyait pas de pont.
— Le peintre aurait-il oublié d’en ajouter un ? se demanda Mathilde, déjà prête au commentaire sarcastique. Ou bien, il ne veut pas que l’on s’approche de la maison.
Elle remarqua alors trois grands peupliers se dressant face à l’une des façades. Ils ne bloquaient pas la vue, mais l’accès, oui. Et elle était où la porte ? Intriguant, tout cela.
Cela faisait des années que Mathilde écrivait pour la presse locale. On aimait sa plume acérée, ce qui lui assurait du travail, bien qu’elle l’estimât toujours aussi mal payé. Elle arrivait à peine à s’habiller avec ce salaire, alors que sa silhouette mince et élancée, son teint mat, son port altier méritaient les meilleurs couturiers, se disait-elle, chaque fois qu’elle contemplait les vitrines des magasins de prêt-à-porter de Dieppe.
Et puis, elle s’ennuyait. Décrire le manège des mouettes et des goélands au-dessus de la ville, leurs déjections et le saccage des poubelles ne l’amusait plus. Elle se rêvait journaliste d’investigation, à l’américaine, dévoilant des secrets palpitants, la corruption et le libertinage des notables. Au journal, c’était son collègue Bernard qui s’occupait de la politique, et il barbait tout le monde. Plus intéressé par les dessous de jupes de ses collègues que les dessous de table des gens de pouvoir, il n’avait aucun humour, et un style truffé de poncifs. Elle, au contraire, savait aller au fond des choses, son style était direct, aiguisé comme la pointe d’une lance.
Cette maison dont on interdisait l’accès au spectateur-promeneur l’obsédait. Elle s’approcha, colla presque son nez à la toile, cherchant la faille, le détail qui aurait échappé aux autres. Soudain, elle ressentit comme une charge électrique dans tout son corps. Son cœur s’emballa, ses joues se colorèrent d’excitation, ses mains tremblèrent. Dans le reflet d’une vitre, elle crut déceler une ombre, une silhouette recroquevillée. N’aurait-il pas dessiné, dans un coin, une toute petite main dont les doigts semblaient griffer le verre ? Et là, sur l’autre fenêtre, quelques chiffres et lettres griffonnés, presque invisibles, comme un code secret ou un cri muet.
Soudain, tout s’assembla. Mathilde eut une révélation : le peintre avait utilisé sa toile pour confesser son secret le plus inavouable. Elle vit alors la scène avec une clarté terrifiante : une femme enlevée, violée et laissée pour morte dans son sang, avant que le bourreau ne détruise le pont pour sceller son tombeau et couper tout accès à la maison.
De cette façon, le peintre possédait à jamais le souvenir de son acte atroce – dont il tirait un plaisir infini – tout en se moquant des spectateurs admirant son ciel d’automne et les nuances orangées de sa palette.
Satisfaite, Mathilde rentra chez elle, alluma son ordinateur et se mit à écrire.
Quatre heures plus tard, l’article était prêt. Elle le relut attentivement, élagua quelques adverbes et adjectifs superflus, vérifia l’orthographe. Elle était fière, presque transportée par son propre talent. Elle signa de son nom de plume, Mathilde Reine, et cliqua sur « envoyer ».
Le lendemain matin, son rédacteur en chef l’appela.
— Mais qu’est-ce qui t’arrive, Mathilde ? Tu es folle ? Je ne peux pas publier ça !
Mathilde soupira. Retour aux mouettes, donc, se dit-elle. Elle leva les yeux vers la fenêtre et regarda, avec un mélange d’ennui et de fascination, un goéland hurler de triomphe en train de déchiqueter un sac plastique sur le trottoir d’en face.

Valérie B

Le tableau pathétique

Le déménagement s’éternise.
Les gros cartons étant partis la veille, seuls restent à terre, un peu partout dans le grand salon, les petits cartons et contenants bizarroïdes récupérés par Henriette.
Tout respire l’abandon et la mélancolie, dans le coin, près de l’immense cheminée, une large planche carrée constellée d’agrafes repose, abandonnée. Je m’en approche, la saisis et découvre, à ma grande surprise qu’il s’agit d’un tableau un peu pathétique, gondolé par l’humidité et débordant de jaune.
Cela peut paraître étrange de penser « il déborde de jaune » et pourtant, c’est ce qui me vient à l’esprit. Je le tiens à bouts de bras, l’incline légèrement, ce tableau est bien jaune, un peu maladif, souffreteux.
Parfois en contemplant une œuvre d’art, on a envie de se perdre dedans, de cheminer sur le bout de terre, d’humer l’odeur du jardin, les fragrances des fleurs, de goûter les fruits d’une corbeille ou de caresser le chat endormi.
Pas d’élan sentimental de ma part, je ne trouve pas ce tableau bien sympathique, cela peut paraître étrange de trouver un tableau sympathique, ni joyeux, ni triste, juste la représentation précise voire minutieuse d’une propriété et de la végétation attenante.
De la bâtisse, je ne distingue qu’un bout de toit et une imposante cheminée se devine surtout par ce qu’elle cache.
Un appentis grisâtre fait barrage ainsi qu’une armada d’arbres, des peupliers peut-être, fort dénudés. Ce doit être l’hiver bien que la lumière qui provient de la gauche éclaire d’orange des ronces très automnales et le chemin qui raye plus qu’il n’enchante l’œuvre peinte.Au loin, minuscule sur le chemin pierreux, un triangle rouge allume une petite lumière inquiétante, supposons un instant qu’il s’agit d’un personnage, trop flou pour être sexué qui avance ou médite.
Quel dommage qu’il soit si éloigné, son habillement, sa coiffure m’auraient donné des indices et ouvert le champ du rêve. En y réfléchissant bien, c’est un épouvantail, je le décide et le décrète.

C’est signé d’un nom breton, Kerboeuf, l’étable en breton, je suis en Bretagne. C’est une affirmation biaisée, ce paysage n’est pas stéréotypé, je pense à une campagne, un peu n’importe où.
À moi donc de décider, ce sera la Normandie, cela ressemble, ne me demandez pas pourquoi à une campagne normande.
Que faire de ce tableau ? Je déteste jeter la création d’autrui, sauf si je le déteste, je ne connais pas ce Pierre-Yves Kerboeuf, j’ai même de la compassion pour lui en contemplant sa peinture.
La vendre serait inespéré au vu de son état critique, l’idée m’a effleuré un instant, en bonne Normande, je garde ou je vends même (et surtout) ce qu’Henriette appelle les « vieux rossignols », le petiot ne mérite pas une brocante néanmoins, un vide-grenier, en revanche, c’est intéressant. On y trouve des petits jouets cassés offerts dans les menus enfants d’une célèbre chaîne de restauration rapide figurée par un clown, donc, pourquoi pas un pathétique petit tableau jaune gondolé et pas très sympathique.
Allez hop, paysage normand, 25€.

Françoise P

La visite

Jean visite l’exposition avec Clara. Il se traîne, car la peinture n’est pas son sport favori. Les concerts de musique classique, les restaurants de sushis, pourquoi pas ? Jean sait bien qu’il ne séduira Clara que grâce à des concessions. Mais parcourir les galeries juste pour le plaisir de la création, la quintessence picturale ou le génie de l’art contemporain !
— Beaucoup de mots pour combler du vide, se dit-il.
Le visiteur soumis regarde les paysages abstraits sans les voir ; il ne porte pas le deuil des natures mortes ; il ne discute pas avec les portraits figés.
À l’angle du mur encombré de “croûtes” - selon son goût, il lève la tête et se trouve nez-à-nez avec une toile blanche. Il s’en étonne lui-même avant de s’apercevoir que le tableau montre une rue en hiver. À gauche, les branches d’un immense sapin se courbent sous le poids de la neige. Une maison lointaine se marie au sol immaculé. L’église occupe le centre de la toile et dresse son clocher dans le ciel brumeux. De longues ombres s’étirent devant les rayons de soleil venus de la droite. La neige envahit l’image.
— Alors, mon cher, tu as trouvé ton chef-d’œuvre ? Tu es prêt à me l’offrir !
Jean, parti dans le village de montagne, entend à peine la remarque de Clara.
- J'ai déjà vu ça quelque part, marmonne-t-il entre ses dents. (…)

JPB


Mardi 28

Vite au travail, même pendant les congés ! On passe en revue les étapes de la nouvelle "classique" et on évoque les libertés créatives, avant d'envisager comment insérer un personnage dans l'histoire. Après quoi on s'entraîne à présenter un personnage, par son physique ou son esprit.

Le portrait du vieux berger

Steeve était mécontent. C’est un fait, il marchait ou plutôt il avalait les mètres – secondes, usant la moquette miteuse de l’annexe du Musée Maillol.
La fièvre ne le quittait plus depuis ce matin, un spasme artistique, une nausée l’avaient saisi à 07H48 très précisément.
Accrocher ses œuvres lui procurait d’ordinaire du plaisir voire même de la délectation. Une jouissance et une paix, termes paradoxaux qui paraissaient antinomiques mais caractérisaient bien son état d’esprit.

Un an à bourlinguer en Amérique latine : la Bolivie, l’Equateur et un petit bout de Pérou, des mois sous une tente à guetter chaque jour l’aurore parfaite, le moment extraordinaire et à les figer clic-clac, sur sa pellicule numérique.
Cette année, en accord avec Roger, le Directeur du Musée, il avait privilégié les gens, les anonymes, les vieux, les enfants, les bariolés, les joyeux…
Tout cet exotisme l’enchantait d’ordinaire. Ses portraits s’étalaient sur les murs des musées et galeries du monde entier. La notoriété venant, même les salons des particuliers offraient de belles reproductions numérotées et abordables de ses photos.
Tout allait bien, tout roulait.

Et pourtant, ce matin à 07H48, son œil avisé avait immédiatement tiqué.
Ce portrait d’un vieillard intitulé ‘Vieux berger bolivien » posait problème.
Un fond ocre jaune, une cape brun rouge soulignée d’un foulard vert émeraude et surmontée d’une barbe grise en pointe, très « impressionniste », c’était parfait pourtant ce choix de couleurs tranchées, un modèle de « pittoresque », il aurait pu être satisfait.
En effet, le vieillard aux traits burinés et aux sourcils laineux avait fière allure avec ce feutre à la couleur improbable, tout huileux de crasse et de poussière, l’ensemble posé, avec superbe, légèrement penché au sommet de sa tête.
- Voyons un peu, pensa le photographe : Pose hiératique, Tick *, Personnage pittoresque, Tick, Couleurs lumineuses, Tick, Exotisme, Tick. Tout y est, tout semble y être, mais alors, qu’ai-je manqué ? Pourquoi cette sidération ? Pourquoi dois-je absolument décrocher ce tableau ?
Après une dernière nausée, prostré, Steeve s’affaissa tel un chiffon, évanoui.

*Je coche

Françoise P

Carloz

Carloz était présent à chaque répétition, à chaque spectacle ; il était le seul garçon de notre troupe de flamenco. La couturière veillait à ses chemises, qu’elle harmonisait aux couleurs de nos jupes. Le président cherchait en vain un autre danseur de flamenco, même moins doué que Carloz, mais les garçons sollicités refusaient de s’exhiber ; ils craignaient de paraître ridicules et ils l’étaient à cause de leur retenue. Notre camarade, lui, ne s’en souciait plus :
— Ils n’ont qu’à venir s’entraîner, disait-il. À force de répétitions, on ne pense plus qu’aux gestes et on oublie les apparences.
Carloz fut un merveilleux compagnon pour nous toutes. Jamais il ne montra de préférence pour l’une au détriment des autres, que ce soit sur scène ou en coulisses. Il dansait, plaisantait, se promenait avec Maria, Mercedes ou Consuelo ; il discutait, consolait et encourageait Sofia ou Lucia. C’était un bon camarade pour toutes les filles, il mettait son rythme et sa souplesse au service de ses partenaires, sans distinction.
On l’a regretté quand il a choisi de s’arrêter. (...)

JPB


Lundi 27

Le temps de faire connaissance. Un tour d'horizon des sources d'inspiration. L'analyse des cinq activités qu'implique la tâche d'écrire une nouvelle. Les deux heures n'ont semblé durer que quelques minutes !
La consigne du jour s'appuie sur des proverbes européens à mettre en scène, soulignés dans le texte.

Nanette

— Ah, Nanette, si tu savais ! Mes vacances sont foutues !
— Qu’est-ce qui t’arrive, mon p’tit Pierrot ? Attends, je te prépare un p’tit café.
Ils étaient assis dans la cuisine de sa maison, dans un petit village de la côte d’Albâtre. Nanette était debout devant le fourneau. Elle avait retroussé les manches de la blouse qu’elle portait par-dessus sa robe et commençait à préparer le café.
Pas comme chez lui, dans son appartement parisien, où il lui suffisait d’appuyer sur une touche et, hop, le miracle s’accomplissait. La machine chauffait, moulait les grains dans un bruit d’outil mécanique et déversait son expresso dans une petite tasse de porcelaine blanche. Tout cela en quelques secondes.
Pour Nanette, préparer le café était un rituel aussi long que la cérémonie du thé des Japonais. Le temps en était presque l’ingrédient essentiel. Elle faisait d’abord bouillir de l’eau dans une petite casserole. Pendant ce temps, elle tournait la manivelle du moulin à café. Puis elle plaçait le café moulu dans le filtre, au-dessus de la cafetière en émail. Lorsque l’eau était frémissante, mais non bouillante, elle la versait petit à petit dans le filtre.
Pour Pierre, ce rituel était interminable. Il lui avait déjà proposé de lui acheter une machine à café ou un moulin électrique. Rien à faire. Ces machines dénaturaient le goût du café, selon elle.
Il la regarda poser deux bols sur la table. Ses grandes mains noueuses ne tremblaient pas ; chacun de ses gestes était accompli avec une intention délibérée. Ils étaient remplis de mémoire, tout comme les objets qui garnissaient la cuisine.
Derrière lui, le balancier de la vieille horloge semblait battre plus lentement. Le temps avait ici une épaisseur qu’il ne trouvait nulle part ailleurs : une épaisseur qui permettait de s’enfoncer pleinement dans tout ce que l’on faisait.
— Ouh ouh, Pierrot, réveille-toi ! Combien de sucre dans ton café ?
Il leva la tête. Il ne l’avait pas entendue.
— Deux, répondit-il en soupirant.
— C’est si grave que ça ? demanda-t-elle. Où sont Annie et les enfants ?
— Annie est restée à Paris. Trop de travail. Je me sens un peu coupable d’être en vacances sans elle, et surtout je suis seul avec les enfants. J’ai loué une grande villa pas loin d’ici.
— Mais pourquoi n’êtes-vous pas venus ici ? Vous savez que j’adore vous recevoir.
— Tu sais, les enfants, maintenant, ils ont des exigences. Il leur faut chacun une salle de bains, une télé avec un écran géant, une piscine dans le jardin…
Il ne savait pas pourquoi il lui disait tout cela. Il en avait même honte.
Lui se rappelait avec délices les vacances passées chez ses grands-parents. Ils s’occupaient du potager, allaient pêcher en bateau. Il y avait à peine de l’eau chaude dans la maison et l’eau coulait en petits filets dans les vasques émaillées. Mais rien de cela n’avait d’importance face à ce qu’il recevait dans le halo de bienveillance et d’amour qui l’enveloppait à chaque instant.
— Pourquoi ont-ils besoin d’une piscine alors que la mer est à côté ?
— Je ne sais pas. Mais de toute façon, je n’en ai pas trouvé. Alors ils font la tête et passent la journée dans leur chambre. Je ne sais pas quoi faire avec eux.
Nanette posa doucement la cafetière sur la table.
— Laisse-les donc, va. Ils finiront bien par comprendre qu’il vaut mieux pas de cuillère que pas de soupe.
Pierre resta un instant immobile, le bol chaud entre les mains, humant le parfum de l’arabica et de la chicorée. Il regarda Nanette, si sereine dans sa simplicité, puis pensa à sa villa luxueuse, où chacun s’enfermait dans son propre silence.
Il comprit soudain qu’il avait offert à ses enfants toutes les cuillères du monde, mais qu’il avait oublié la soupe.
Il sourit, finit son café d’un trait et se leva.

Valérie B

La Boutique du Diable

Un cerveau vide est la Boutique du Diable, tu ne cesses de me répéter cette petite phrase depuis une semaine. 
Note bien, mon ami que c’est inexact.
Un cerveau vide pour toi, c’est le "syndrome de la page blanche", le manque d’inspiration, alors qu’en réalité, ce proverbe fait allusion aux crétins.
Eh oui, aux sous-doués en tous genres, deux de tension, trous noirs intellectuels.
Oui je dis bien "trous noirs intellectuels", ils aspirent toute forme d’intelligence autour d’eux et la font disparaître à jamais.

Ceux-là seront la proie des "boutiques du diable", réseaux sociaux haineux, désinformant, fâcheux fâchés à tendance facho… Bref, ce n’est pas toi, c’est néanmoins la vie autour de toi.
Toi, André, tu es cultivé, probablement trop. Si, si, on peut l’être de trop.
Écrire, au XXIe siècle : Sa peau diaphane aux reflets de cuisse de nymphe émue ou encore, attends, le zinzolin de ses lèvres…
Charmant, très XVIIe siècle, pourquoi pas la couleur caca de Dauphin tant qu’on y est ? Tu te marres, oui, j’ai des lettres et des références, moi aussi, monsieur.
Ceci dit, savoir que pour célébrer la naissance du Dauphin, fils de Marie-Antoinette et de Louis XVI, on avait créé une couleur rappelant celle des couches royales… ça ne nourrit pas son écrivain.

Comprends-moi, je ne dis pas que tu doives avoir la tête vide, je dis qu’il faut oublier un peu que tu as un cerveau qui fonctionne bien afin de te concentrer sur le goût du public et de quelques critiques et influenceurs qui font l’opinion.

L’Amour encore et toujours, non franchement tu pourrais innover, ou du moins te renouveler un peu.
Prends exemple sur Pierrick, son dernier roman aborde le genre héroïco-fantastique à tendance horrifique, les sentiments y sont puissants mais sanguinolents.
C’est insupportable ta manie de « nunucher », une jeune fille ravissante et un peu coincée, un beau jeune homme arrogant détestable et ultra sexy, cliché !
Une jeune fille un peu coincée, c’est un « thon », comme disent les jeunes. Elle n’attirera que les désespérés, les maniaques, les tristounets sexuels !
Et en plus ton arrogant joue dans la cour des ultra-riches, cliché !
Un type, ultra sexy, ultra arrogant et ultra riche…c’est, c’est, c’est un mythe. Dans la vraie vie, il sniffe la cocaïne à plein nez et s’est ramassé une ch’touille terrible à force de parties fines et vie dissolue.
Non mon petit, aimer n’est pas jouer et en plus ta poulette s’appelle Aymée ! Pourquoi pas Frédégonde ?
Vois-tu, l’amour c’est un sentiment aléatoire et très surfait, alors que la jouissance, ça, ça captive le lecteur.
Du sexe, de la jouissance, des détails scabreux, un zeste de provocation, une pincée (généreuse) de vulgarité et tu obtiendras un prix littéraire.
Les aventures d’Aymée de Montignac, c’est au Prix Goncourt ce que le comice agricole est à la foire de Paris : du moins que rien.
Comment ? Tu as remporté le premier prix au festival de Conches, cet horrible trophée qui trône sur ton bureau est une insulte au bon goût et à la littérature. Écoute moi bien, personne ne sait où se trouve Conches, ce trophée ressemble à une bûche recouverte d’un sapin en plastique tout droit sorti de décos de Noël et d’une plume de corbeau.
Soyons sérieux, vous étiez cinq en compétition : une histoire de la cocotte à travers les âges, un polar esquimau, un manuel de macramé et un guide amoureux des ratons-laveurs, tu parles d’une compétition !

Sans détestation, sans polémique, sans pugilats, tu passeras à la trappe des éditeurs, tu peux me faire confiance mon petit, j’ai tout de même 2 prix Médicis et 4 auteurs de best-seller dans mon escarcelle.

Bon, tu vas me prendre ce manuscrit, le tordre, le soupeser, le triturer, le mettre au régime, l’émincer afin d’en tirer le meilleur, une histoire dense, vulgaire, touffue, obscène qui fera rougir, captivera, ravira.
Bref, tu vas m’écrire LE livre de la Rentrée littéraire, celui par qui le scandale arrivera.

Allez hop, papier, crayons, gomme, c’est parti : de la tripe, du sang, de la sueur, fais moi peur, déclenche ma colère, fabrique-moi un chef-d'œuvre, ouvre tout grand la porte de la Boutique du Diable.

Françoise P

Le trio d'excellence

Valérie et Françoise formaient le meilleur duo de la classe. Les fillettes menaient la danse et quand l’une hésitait sur un point, elle demandait une précision dont les deux profitaient.
Quand Patrick arriva en cours d’année, les professeurs et les élèves le jaugèrent : serait-il un cancre de plus, comment se placerait-il dans le lot ? Les deux championnes s’étonnèrent de voir le "petit nouveau" écouter avec attention, sans noter la moindre information. À la récréation, elles le suspectèrent de ne pas s’intéresser au cours. Patrick restitua les explications du professeur et tous ses détails.
— Superbe, comment tu fais ? lui lança Françoise estomaquée par l’exploit.
— Je ne sais pas, avoua l’élève timide. Ça se fait tout seul. Ma mémoire, sans doute…
Patrick retenait aussi bien l’anglais, où Valérie excellait, que le français, domaine préféré de Françoise ; il se souvenait des démonstrations de mathématiques, des faits historiques ou des lieux enseignés en géographie.
— Tu ne poses jamais de questions ! s’étonna une des jeunes filles.
Patrick regardait le sol, comme si la réponse eût traîné par terre :
— Des fois, j’ai envie ; mais j’ose pas… susurra-t-il entre ses lèvres.
Les copines se regardèrent, elles n’avaient jamais entendu une réponse aussi bizarre : se montrer bon élève, tout retenir et ne pas oser interroger !
- C’est à n’y rien comprendre, semblaient-elles se dire.
— Et pourquoi ? demanda Françoise, plus curieuse que sa collègue.
— Pour pas passer pour un fayot, rétorqua le garçon qui répétait ce qu’il avait entendu mille fois dans ses années de bonnes notes.
— Fayot ! s’exclama Valérie. Celui qui pose des questions n’est pas un fayot, c’est plutôt celui qui répond sans comprendre. Croyant faire plaisir au prof !
Et pour appuyer son verdict, elle ajouta :
— Toi, je suis sûre que tu poserais des questions intelligentes qui aideraient tout le monde.
Patrick continuait à surveiller ses chaussures ; la crainte de paraître stupide en interrogeant les maîtres le freinait, mais l’espoir de mieux maîtriser certains sujets le stimulait :
— Tu crois, dit-il d’une voix éteinte, que si je demande des trucs, je passerais pas pour un nul ?
Les deux filles éclatèrent de rire :
— Au contraire, celui qui a peur de poser des questions a honte d’apprendre. Tandis que toi, tu es doué. Alors vas-y, fonce.
Et le duo de bonnes élèves de la classe se transforma en un trio d’excellence, dont je me souviens encore aujourd’hui.

JPB